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Les Portugais, débarquant dans le Golfe de Guinée
au XVe siècle les appelèrent "feitissos":
objets fabriqués, "factices", et nous en avons fait
le mot "fétiche". Mais eu égard au poids de mépris
et d'incompréhension dont le terme est chargé, on préfère
désormais le nom d'"objets de pouvoir". Admirés,
collectionnés par des amateurs plus ou moins éclairés,
on les a longuement dépouillés de tout ce qui ne
semblait qu'une garniture: tissu, fibres, sachets, plumes, cordelettes
et crépis organique ou terreux, pour ne retenir que des formes "pures"
plus accessibles à l'esthétique européenne. Jusqu'au 29 septembre, le Musée Dapper nous présente
quatre-vingt-dix objets sacrés, dont beaucoup ont gardé
leur état originel. Quatre grands ensembles géographiques
ont fourni l'essentiel des pièces exposées: Congo-Zaïre
(éthnies teke, kongo, songhye, yaka); Bénin (royaume
fon); Mali (Bambara) et Côte d'Ivoire (Sénoufa et Baoulé). Du Congo et du Zaïre proviennent des
statuettes nkisi.
Réalisées et dotées de pouvoir par le féticheur
qu'on appelle "nganga" dans les langues bantoues, elles
comportent le plus souvent une ou plusieurs cavités, au niveau
de l'abdomen notamment, que l'on comble de matières
sacrificielles diverses: argile, sang, plantes, et qu'on enferme dans
un sac de toile ou un reliquaire muni d'un miroir. Ce
bilongo n'est placé
sur la statuette qu'à des moments précis du cycle
lunaire et, s'il a prouvé son efficacité, peut être
utilisé à part ou même vendu. Si la pièce
est fabriquée pour l'usage de la communauté, elle prend
le nom de nkonde
et peut servir alors à lutter contre la sorcellerie, les
dissensions sociales, et à régler les alliances et les
pactes. On renouvelle son pouvoir à chaque fois en plantant une
lame ou un clou dans le corps de la statuette. Les "banganga"
qui fabriquent nkisi et nkonde y insufflent un pouvoir qui leur est
propre et sont la plupart du temps grassement payés pour cet
objet indispensable au bon fonctionnement de la société.
Une part importante de l'exposition fait place à des
pièces en provenance de royaume fon du Dahomey (actuel Bénin),
ramenés en France sous le nom de "trésor de Béhanzin"
par une expédition coloniale. Le règne du roi Glèlè,
de 1858 à 1889, correspond à l'apogée du royaume
fon. Ce monarque contribua, à la suite de son père le
roi Guézo (1818 - 1858), à affranchir son pays de la
suzerainté yoruba. Craint, respecté, connu jusqu'en
Europe et au Brésil, il avait, comme tous ses prédécesseurs,
été choisi parmi les nombreux fils du roi précédent
par un oracle, le "Fa". Cet oracle en outre, par des
formules poétiques et sibyllines lui avait révélé
le destin qui l'attendait, les interdits qui lui étaient intimés
et les symboles qui marqueraient son règne. Le roi commanda à
ses forgerons et ses orfèvres nombre de statues qui commémoraient
ou renouvelaient les promesses de l'oracle: c'est le casdu
lion en argent, emblème
de pouvoir, ou de la saisissante représentation en
laiton de Glèlè
tenant deux sabres. Parmi les peuples africains, les Bambaras du Mali possèdent
une des plus riches mythologies, qui s'incarne dans la représentation
des divinités de leur culte ancien appelé le Do: les
jumeaux originels, Ba Fâro, déesse de l'eau et Bèmba,
dieu cavalier, ainsi qu'une jeune fille dont l'image qui porte le
nom de Do Nyéléni
; petite élue du Do, est l'objet de cérémonies
destinées à assurer la fécondité des
jeunes filles et à aider aux premiers accouchements. Les
statuettes de "do Nyéléni", avec leurs formes
féminines accentuées, leur stylisations hardies et les
motifs géométriques qui les ornent font partie des plus
belles pièces de l'art africain, et sont ici représentées
par trois exemples parmi les plus saisissants. D'autres objets de
pouvoir, ("boli" en bambara) sont particulièrement
intéressants: les "bolis" de chasse représentant
le grand dieu de Ségou, Makungoba, sous forme d'un buffle sans
tête. L'addition de matières organiques, notamment du
sang des sacrifices, à une structure de bois et d'argile leur
confère un aspect massif et puissant proche de l'abstraction. Présentes également dans cette exposition, les
statuaires baoulé et sénoufo de Côte d'Ivoire, célèbres
par la qualité de leurs masques, fournissent des "objets
de pouvoir" très contrastés, puisqu'ils vont de la
figure, inesthétique à dessein, du "kafiguélédio",
spectre informe revêtu de tissu grossier maculé de sang, à
des sculptures féménines
aux formes savamment étirées, à l'exquise patine,
ou aux marteaux à
musique délicatement travaillés. Pour l'une comme
pour les autres, ce qui importe, c'est la charge surnaturelle qu'elles
véhiculent, et qui s'exprime par des aspects repoussants ou au
contraire attirants selon la fonction magique qu'elles occupent. Comme pour toutes les expositions du Musée Dapper, un soin particulier a été apporté à la mise en lumière des pièces et à leur lisibilité. Le commentaire est comme toujours laconique: pas de logorrhée, mais des indications courtes, précises, qui incitent à acquérir le catalogue "Magies", fort bien documenté et argumenté, ainsi que le sont invariablement les éditions de la Fondation Dapper. "Magies" : jusqu'au 29 septembre
1997 If you value this page, please tell a friend or join our mailing list. |
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