Dance: Interviews
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Yann Bridard: la technique au service de l' art

 

Par Patricia Boccadoro

PARIS, 3 Février 2002 - Voilà plus de vingt ans que Rudolf Nureyev était nommé directeur du Ballet de l'Opéra de Paris et redonnait un nouveau souffle à la compagnie grâce à un répertoire imaginatif, invitant des jeunes chorégraphes et créant ses propres productions. Par dessus tout, il inspira et éduqua une nouvelle génération de danseurs talentueux dont la sensibilité et l'inspiration ne furent jamais occultés par la technique.

Malheureusement, la plupart des danseuses dont Monique Loudières, Elisabeth Platel et Isabelle Guèrin, pourtant au sommet de leur carrière, ont été obligées de prendre leur retraite prématurément à cause d'un règlement absurde alors que les danseurs étoiles, à l'exception de José Martinez et Nicolas Le Riche, (trop peu sur la scène Parisienne) ont maintenant presque quarante ans et ne dansent plus aussi souvent qu'avant.

"Nureyev a changé notre regard sur la danse " m'a dit Brigitte Lefèvre, directrice actuelle de l'Opéra, il y a quelques années. " Quand je suis devenu directrice, je n'avais qu'une idée en tête, poursuivre ce qu'il avait commencé ".

Mais malgré ses intentions louables, Lefèvre doit supporter le poids d'une lourde administration, en plus des conséquences négatives de la politique de Patrick Dupond. Aujord'hui, il n'y a plus personne à l'Opéra ayant le charisme et le savoir d'un Nureyev pour inspirer et passionner les jeunes danseurs.

Parmi la nouvelle génération, le premier danseur Yann Bridard, qui a rejoint la compagnie en 1988 et a eu la chance de travailler avec Nureyev pendant deux ans, fait partie des exceptions. "Nureyev avait un oeil sur tout le monde", m'a-t'il dit. "Il était toujours derrière pour nous corriger, et il me disait ce que je devais faire et ne pas faire ; Sa manière de voir la danse, et plus que cela, sa vision de la vie était beaucoup plus importante que les rôles qu'il pouvait nous donner."


En 1992, la même année ou Bridard remporta la médaille d'argent à la prestigieuse compétition de danse de Varna, Rudolf Nureyev lui demande de danser Roméo dans sa propre production à l'Opéra mais malheureusement la maladie de Nureyev empira et les choses se passèrent autrement. Ce n'est que depuis l'année dernière, après avoir accumulé des récompenses telles que le prix A. R. O. P. Du meilleur danseur de l'Opéra en 1993, et le prix Carpeaux en 1996, que Yann Bridard semble enfin s'épanouir. Depuis un certain temps, on le voit plus souvent sur le devant de la scène, dotant tous ses personnages d'une originalité et d'un éclat particuliers.

Yann Bridard as Quasimodo
Yann Bridard danse Quasimodo dans Notre Dame de Paris
Chorégraphie: Roland Petit / Photo: Ballet de l'Opéra de Paris

Apparemment né pour danser les oeuvres de MacMillan, chorégraphe britannique qu'il respecte énormément, son interprétation de Lescaut, le bon à rien de frère de l'héroïne dans Manon, était brillante. Il a ajouté juste ce qu'il fallait d'humour noir dans la maison close pour nous donner quelques frissons. "J'ai adoré danser Lescaut ", me dit-il. " La construction des rôles du ballet est tellement parfaite que le travail en tant qu'interprète devient très facile. "

Il fut également inoubliable dans le rôle de Bottom dans Le Songe d'un nuit d'été de John Neumeier, éclairant d'un jour nouveau un personnage que je n'avais jamais vraiment apprécié auparavant; tellement Shakespearien, drôle, cru et vulgaire, et pourtant ni cru, ni vulgaire mais plutôt émouvant, au point que peu de gens auraient reproché à Titania de préférer son ami à quatre pattes à son noble amant. Tous les regards se tournaient vers lui des qu'il trottait en scène, et pas simplement ses admirateurs, de plus en plus nombreux, mais aussi les amoureux de la danse ravis de voir quelque chose de diffèrent, une vraie interprétation.

Enfin, dans la re-programmation de Notre-Dame de Paris, de Roland Petit, Bridard est époustouflant dans le rôle du bossu Quasimodo. Amoureux de la belle gitane, Esmeralda, dont il connaît l'innocence et qu'il essaie de sauver, Bridard nous renvoie au roman de Victor Hugo et nous touche droit au coeur. Pathétique et poétique, il donne au public un morceau de son âme et le moment ou il porte le corps inerte de la femme aimée est d'une grande qualité artistique.

Yann Bridard in Le Sacre du printemps
Yann Bridard dans Le Sacre du Printemps
Chorégraphie: Pina Bausch / Photo: Ballet de l' Opéra de Paris

Pendant la conversation, Yann Bridard, un jeune homme aussi beau qu'attachant, me révèle que depuis son plus jeune âge, il a toujours voulu danser. " Je suis né prés de Nancy, et quand nous étions enfants, ma soeur et moi avions de nombreuses activités dont l'athlétisme, la musique et la danse que nous pratiquions avec notre père qui est enseignant comme ma mère; ma soeur est devenu musicienne, et moi danseur. Je me souviens encore de l'immense bonheur en arrivant à Paris, alors que je ne connaissais personne. Si j'ai quitté mes parents à dix ans c'était pour la danse, car c'est la joie, la vie, et l'émotion. C'est pour moi une recherche perpétuelle, et c'est pourquoi je fais aussi des expériences chez moi. Par exemple, j'ai suivi des cours de gymnastique chinoise pour voir si cela peut m'aider."

Lorsqu'on lui demande quels rôles il aimerait interpréter, il répond , les yeux pétillants qu'il a été comblé avec " Quasimodo " et " Le jeune Homme " (aussi de Roland Petit) mais qu'il aimerait interpréter " Ivan le Terrible ". "Je ne suis pas dans l'attente de quelque chose car il faut investir dans le temps présent et j'accepte ce qu'on me donne comme un cadeau; l'important est de donner une âme à chaque rôle.".

Depuis trois ans Bridard travaille avec Fabien Roques, membre du corps de ballet, et Florence Clerc, nommée étoile en 1977 pour qui la danse est une passion ; " Charles Jude aimerait voir Yann danser à Bordeaux ", me dit elle, parce que c' est un vrai artiste et un danseur habité. Les gens viennent le voir parce qu'ils savent qu'ils vont voir quelque chose de diffèrent ; sa sincérité est touchante et il à une façon rare de communiquer avec le public ; De plus, il a le physique et le talent pour interpréter de nombreux rôles dans le répertoire, de Abderam dans Raymonda (chorégraphie Nureyev), à l'Elu dans Le Sacre du Printemps (Pina Bausch).

Yann Bridard in Raymonda
Yann Bridard dans le rôle d'Abderam dans Raymonda
Chorégraphie: Nureyev / Photo: Ballet de l' Opéra de Paris

* Dans la biographie d'Antony Tudor, écrite par Donna Perlmutter, le chorégraphe se plaint déjà amèrement de " la nouvelle génération de splendides techniciens ", plus forts et plus parfaits physiquement que leurs prédécesseurs mais dont on peut craindre " une certaine vacuité ", et de la difficulté de trouver des danseurs à la fois intelligents et sensibles. Et cela est encore plus vrai aujourd'hui . Même Baryshnikov s'est plaint du manque de bagage culturel nécessaire aux danseurs pour qu'ils deviennent de vrais artistes.

A un moment crucial ou beaucoup de jeunes danseurs de l'Opéra de Paris semblent manquer de ce subtile mélange de sens artistique et d'expression, Yann Bridard devrait servir exemple, car il fait partie de ceux qui illuminent la scène et dont la technique est au service de son art.



*Shadowplay - The Life of Antony Tudor par Donna Perlmutter


Patricia Boccadoro écrit sur la danse en Europe. Elle collabore au Guardian, à l' Observer et au Dancing Times de Londres. Patricia Boccadoro est chef de la rubrique Danse au Culturekiosque.com.

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